Un coquelicot  sur l’ardoise.

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( une co-écriture Plasoc/ Selva)

 

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Puisque de toute façon la petite allait rester chez lui – il ne pouvait pas la foutre dehors quand même ! - et qu’il ignorait le temps qu’il faudrait à Nico pour expédier ses affaires louches, autant s’occuper d’elle sérieusement. Elle avait un réel talent artistique, ce serait idiot qu’il ne lui fasse pas profiter de son expérience, d’autant plus qu’elle le souhaitait.

« Demain on ira chez Popeye lui dit-il. Dans son fourbi il te trouvera des bâtons à ta taille, avec ceux-ci tu finirais par t’abîmer les poignets, ils sont trop lourds.

      Qui c’est Popeye ?

      C’est un très vieux monsieur, un ami. Un antipodiste qui a eu ses heures de gloires autrefois. C’est avec lui que j’ai appris la jongle.

      Un anti-po quoi ?

      Un antipodiste… c’est un jongleur de pieds et un acrobate. Une discipline en voie de disparition, comme le cirque en général d’ailleurs.

      Il aura des massues pour moi ?

      Certainement. Dans sa remise c’est tout un capharnaüm. Des vieilleries et des rossignols de tous poils. Mais je sais qu’il y conserve des appareils pour le métier. On lui prendra des anneaux aussi, c’est important les anneaux pour t’entraîner. Tu verras, chez lui c’est la caverne d’Ali baba ! »

 

Jérémie consacra la fin de l’après-midi à mettre quelques dossiers au propre pour le lendemain matin puis il apprêta le dîner. Contrairement à ce qu’il faisait quand il était seul, (il se contentait parfois de manger du cassoulet froid à même la boîte),  il soigna la présentation du repas. Il mis à décongeler des filets de poisson qu’il fit bouillir. Ça irait avec de la mayonnaise et des pommes de terres en robe des champs. De la salade verte et des yoghourts pour compléter. Au fond ça lui faisait plaisir d’avoir à s’occuper de la petite, ça lui donnait de la fierté. Et puis – mais il n’en avait sans doute pas conscience - Lola était beaucoup plus sage que la plupart des enfants de son âge. Elle mangea de tout sauf le yaourt qu’elle aurait voulu aux fruits. « Je t’en achèterai demain » avait promis Jérémie.

 

Pendant le repas ils avaient discuté tous les deux. Pas de Nico parce que, bien que non-dit,  c’était tabou. Mais d’elle oui. Elle allait sur ses onze ans. Elle était née à Murcie en Espagne au cours d’une tournée que ses parents assuraient dans toute l’Europe cette année là. A cette époque sa mère était la collaboratrice de Nico qui donnait son grand numéro d’illusionniste et de magie du tour du monde.

Lola raconta qu’elle ne se souvenait pas bien de l’Europe. Ils étaient partis en Amérique quand elle avait trois ans. C’est de l’autre côté de l’atlantique qu’elle avait commencé à aller à l’école. Soucieux de son avenir son père avait fait en sorte qu’elle maîtrise le français, langue qu’ils employaient à la maison. En outre elle parlait couramment l’espagnol, mais plusieurs mois qu’elle avait passé au Brésil l’avait pollué avec la langue portugaise. Elle fit rire Jérémie en lui récitant une logue tirade dans ce charabia, seulement comique  par sa phonologie. « Ça ne veut rien dire de toute façon » ajouta-t-elle, c’est comme en français, quand on dit :  « Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches archi-sèches ! »

 

L’homme et l’enfant blaguaient tranquillement autour de la table comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il n’avait pas fallu plus d’une demi-journée passé en tête-à-tête pour que ces deux là s’apprivoisent. Si Nicolas avait pu les apercevoir, il aurait été totalement rassuré.

 

 

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Camille referma le dernier cahier et rangea la pile sur l’étagère derrière son bureau. Elle fit le tour de sa classe, lentement, regardant les dessins au mur, un pull oublié au porte-manteau, un grand bocal transparent plein de perles , un autre rempli de balles et de nez de clown, une photo agrandie d’un champ de coquelicots que Léa avait prise avant de travailler sur l’un de ses tableaux.  Un vieux souvenir lui revint , une image, qu’elle essaya de chasser pour repenser à sa nuit avec Jérémie. Mais c’était impossible parce que le souvenir et l’image étaient liés à Nicolas , et que Nicolas était là aussi trois nuits plus tôt, non pas avec eux, mais dans la maison, quelque part, mettant de la musique, marchant à l’étage au dessus. Alors autant affronter le souvenir.

 

Une grande maison. Une maison ou Camille se sent bien à chaque fois qu’elle y vient, une famille choisie, tous ces gens qui luttent, qui croient en leurs idées qui sont aussi les siennes pense-t-elle, qui font de la musique jusqu’à pas d’heure , jonglent et dansent et refont le monde qu’ils portent à bout de bras , ces filles et ces garçons si beaux de leurs convictions, de leur insolence, de leur manière de braver la loi avec panache jusque dans le dérisoire.

Camille est différente. Camille parle peu, ose peu, rêve beaucoup. Scandaleuse à l’intérieur , douce et timide à l’extérieur. Nicolas dit qu’elle souffre d’athazagoraphobie parce qu’à chaque fois qu’elle revient à leur maison, elle commence ses phrases par «  Je ne sais pas si tu te souviens de moi, mais…. »  et parce qu’elle a une manière toute particulière de courir derrière la vieille deux-chevaux brinquebalante quand quatre ou cinq d’entre eux décident brusquement de telle ou telle expédition. Elle étudie beaucoup au milieu de toute cette folie ambiante, comme si elle se nourrissait de cette vie extravagante et pleine de surprises.  Elle est délicate et un peu transparente . Ce qui n’empêche pas Nicolas, un jour de hasard, un jour où ils se retrouvent seuls tous les deux, ce qui était pratiquement impossible dans cette maison ou circulaient en permanence amis et inconnus, de s’arrêter net devant ses yeux gris-vert et  ses cheveux clairs . Leurs yeux se rencontrent et leurs corps aussi forcément. Camille est amoureuse. Camille sait que ce n’est pas une bonne idée. Nicolas est amoureux à sa manière. Très fort. Pendant deux, trois semaines, il va s’installer chez Camille. Puis un jour il disparaît sans rien dire. Camille retourne à la maison . Personne ne sait où il est. Camille surprend des bribes de secret, des conciliabules. Une fois de plus elle sent bien qu’elle n’appartient pas vraiment au groupe. On la tolère comme on tolère tout le monde. On l’aime bien et on l’oublie tout aussi vite. La vie se fait sans elle.

Quelques jours plus tard, elle trouve un coquelicot scotché sur l’ardoise de la cuisine où  elle écrit la liste des courses et autres détails à se rappeler. Quelques jours plus tard encore, sa clef et un mot dans la boite aux lettres : « Ne m’en veux pas ; j’aime bien disparaître. »



Camille sourit involontairement à ce souvenir. Elle n’avait pas revu Nicolas après cet épisode. Jérémie  , qui habitait aussi la maison et semblait  très proche de Nicolas, avait toujours été courtois et un peu distant. Peu à peu la « famille » s’était disloquée. Les temps changeaient, et eux, ils grandissaient, devenaient adultes, cherchaient du travail avec moins d’insouciance, s’accommodaient des rêves enfuis. Jérémie vécut avec Léa plusieurs mois puis ils se séparèrent d’un commun accord et sans trop de casse, se trouvant plus amis qu’amants au fond. Léa et Camille étaient amies. Après la séparation , le trio resta formé , ils se voyaient assez souvent, se racontaient leurs aventures, palabraient sur le monde, n’essayaient plus guère de le changer. Des trois, finalement, c’était Camille qui avait le mieux gardé cette révolte, mais elle  l’exprimait autrement, dans sa manière de se pencher sur chaque enfant de sa classe, d’engager toutes ses forces pour qu’ils progressent et se fassent une place dans la monde, pour que jamais, lamais, aucun d’entre eux ne soit oublié.

 

Puis il y avait eu le début de son histoire avec Jérémie.

 

Puis le retour de Nicolas.

 

Puis sa disparition, à nouveau.

 

 

 

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Mais au fond se dit Camille, c’est assez naturel qu’un illusionniste se plaise à disparaître et à réapparaître à discrétion, ça fait partie de son personnage. Même si c’est très pénible à supporter à la longue quand on fait partie de son entourage et que soudain on se sent reléguée au rang d’un élément du décor. Nico, dans son idée,  il lui aurait fallu une femme en stuc, une qui bouge pas, qui ne change pas de place. Une qu’on pose là pour la reprendre plus tard, une qui sourit tout le temps, qui est toujours gentille quoi !

 

Avec les idées bizarres qui se baladaient dans sa tête, Camille éprouvait le besoin de parler à Jérémie. Elle voulait se rassurer, sachant que de toute façon elle n’oserait pas lui poser la question à un million qui la taraudait : « Est-ce que tu … ? » Non, elle n’y parviendrait jamais ainsi, de but en blanc, il faudrait que cela vienne naturellement dans la conversation, mais pour cela il était nécessaire d’avoir une conversation. Or, depuis le début de l’après midi qu’elle formait le numéro sur son téléphone portable, quelque chose ne fonctionnait pas. Impossible d’obtenir la ligne. Un instant, affolée, elle avait pensé :  « Il ne veut plus me parler. »… Mais ça ne tenait pas à la réflexion ; son portable était sans doute déconnecté, il l’avait oublié quelque part, ce ne serait pas la première fois.

« Putain, je suis tombée amoureuse de lui. » En pensant à lui si fort elle avait presque chuchoté. Un de ses élèves du premier rang la dévisagea, intrigué de ce qu’il avait cru entendre. Injustement Camille lui lança un regard sévère en lui ordonnant de se remettre au travail.

 

On arrivait en fin d’année scolaire, les gamins étaient de plus en plus difficile à tenir. Enfin la sonnerie libéra les classes. Camille s’éclipsa également sans passer par la salle des maîtres. Puisque le téléphone de Jérémie était aux abonnés absent elle allait faire un saut chez lui. De toute façon elle avait besoin de le voir.

 

C’est Lola qui l’accueillit à la porte. Lola sourire, Lola prolixe..

      Bonsoir Camille ! Tu viens nous rendre visite ? Tu arrives à temps on allait justement partir. Oncle Jé m’amène chez Popeye pour me trouver des quilles à ma taille. Tu viens avec nous ?

      Chez Popeye ? Le visage de Camille s’éclaira. J’aimerais bien !

      Alors viens avec nous !

      Et toi quand est-ce que je te verrai à l’école ? Tu devais venir ce matin non ?

Lola pris un air penaud qui ne donnait pas vraiment le change.

      Bouah ! L’année est presque finie. Et puis, je travaille ici.

      Tu fais le cirque oui ! Ça je le sais ! Ça ne suffit pas dans la vie !

       Eh bien ? Il y a un congrès de filles dans l’entrée ? C’est toi Camille ?

Jérémie s’approcha du perron. Il se pencha pour embrasser la jeune femme sur la joue puis ajouta :

      On va chez le vieux. Ça te dit de venir avec nous ? Je suis sûr qu’il serait content de te revoir.

      Oh oui !  Viens avec nous Camille ! Popeye va  me donner des massues et des anneaux pour que je travaille !

Camille passa sa langue sur les lèvres. Dans l’absolu elle aurait préféré passer la soirée en tête-à-tête avec son chéri. Avant d’acquiescer elle fit les gros yeux à Jérémie :

      D’accord. Mais dis-moi, qu’est ce que tu as fait de ton téléphone ? Depuis ce matin j’essaye de te joindre.

      Mon téléphone ? Euh, il est cassé… Mais c’est tant mieux, comme ça tu es là en chair et en os. Je préfère. Je peux t’embrasser pour de vrai.

Ce qu’il fait aussitôt sans se faire prier.

 

 

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Quelques jours plus tard, Lola se présenta à l’école . Camille sourit. Petite victoire. Les enfants étaient à peine étonnés. Il arrivait assez souvent que des enfants soient scolarisés pour quelques semaines seulement, le temps de séjour de leurs parents dans une région. Et comme Lola dans la cour de récréation sortait volontiers ses balles et ses bolas, un petit groupe d’enfants décida  que Lola était une vraie artiste de cirque et prit l’habitude de venir jouer avec elle à ces jeux nouveaux, tandis que d’autres la traitaient de prétentieuse et de nunuche parce qu’elle ne s’intéressait pas aux chanteuses de quinze ans ni aux feuilletons télé. Lola s’en moquait. Dans ses nouvelles amies il y avait surtout des filles mais aussi un ou deux garçons. L’un d’eux, Manuel, finit par apporter une guitare et même si ce n’était pas prévu par le règlement, le directeur laissa faire , tout en observant de loin, parce que les récréations étaient devenues plus calmes et nécessitaient moins d’interventions de sa part. Des percussions diverses vinrent s’ajouter au reste. Camille et Flore ( l’institutrice qui s’occupait de la classe des grands, CM1 et 2 mélangés) , proposèrent de construire quelque chose à partir de tout ça pour la kermesse de fin d’année ; et obtinrent l’acord du directeur.  Camille insista pour que Lola écrive quelque chose, parce qu’elle avait des tas d’histoires à raconter et que ça ne lui ferait pas de mal de travailler un peu son Français écrit et de faire quelques concessions à une scolarité plus classique. Lola accepta de bon cœur, mais suggéra que tous les enfants participant au projet racontent aussi une histoire de leur vie. Camille commença à se demander si elle n’avait pas vu un peu grand. Après tout, on approchait des vacances, elle aurait pu se contenter d’attendre en douceur qu’elles arrivent. Mais ce n’était pas son genre, voilà tout. Quand Manuel proposa un match de foot musical avec des numéros de cirque à la mi temps ; elle sourit et acquiesça. Les enfants l’étonnaient et la ravissaient toujours par leur capacité d’invention. Pour ça ,on pouvait leur faire confiance !

 

 

Léa rentrait d’une rencontre avait un type qui lui avait téléphoné pour lui proposer une exposition. Il avait vu ses peintures un mois plus tôt dans une galerie, disait-il, et il avait décidé qu’il fallait absolument qu’elle expose à Paris. Léa ne savait que penser. Elle n’avait pas le culte de la capitale et trouvait qu’il était bien de montrer ses toiles dans toute la France, parfois en Belgique. Mais après tout, c’était peut être une occasion à ne pas rater, d’autant plus que ces derniers temps, exposition ne signifiait pas souvent toiles vendues, et les fins de mois étaient un peu raides malgré les cours qu’elle donnait dans plusieurs  centres culturels  et les parcours qu’elle organisait pour des groupes d’étrangers qui appréciaient d’êtres pilotés de musée en exposition. Bref, elle accepta le rendez- vous, et ne le regretta pas au début, car l’homme était agréable et la conversation facile. Il avait un léger accent sud-américain, mais parlait un français parfait. Il avait une quarantaine d’années, son costume en lin était de bonne coupe, sa barbe de deux jours savamment entretenue pour encadrer un sourire ravageur. Le côté étudié de sa mise et de son attitude perturbaient un peu Léa. Peu à peu, elle commença même à ressentir une sorte de malaise, car la conversation s’éternisait sans rien apporter de concret et elle eut l’intuition que le motif de cette rencontre était tout autre. Quand ils se séparèrent sur de vagues promesses auxquelles Léa ne croyait déjà plus, elle se hâta de rentrer chez elle, sans trop savoir pourquoi. Mais très vite, elle comprit pourquoi elle avait ressenti ce malaise, et se maudit de ne pas avoir écouté son intuition plus tôt. Sa porte avait été forcée, son appartement était sans dessus dessous, un vrai champ de bataille. Elle eut envie de pleurer de rage. Puis se ravisa. Et si ils étaient encore là ? Elle n’entra pas plus loin, et retourna sur le pallier.

-Allo, Jérémie. J’ai un gros problème. Est ce que tu peux venir jusque chez moi pour m’aider ?

- J’aimerais bien, Léa. Mais je crois que j’en ai un aussi. Je viens de rentrer chez moi, après un déjeuner avec un client qui s’est éternisé. Tout ça pour rien, d’ailleurs. Et quand je suis arrivé, j’ai trouvé mon appartement cambriolé.

 

 

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Léa resta un moment interdite, puis devant l’incongruité de la situation elle s’exclama :

      Ben merde alors ! Justement je t’appelle pour la même raison. En rentrant à la maison je viens de constater que ma serrure a été fracturée et d’après ce que j’ai pu apercevoir, l’appart a été mis à sac. Je n’ose pas rentrer Jé, il me semble avoir entendu du bruit, les voleurs sont peut-être encore à l’intérieur. Putain ! Je flippe un max !

      T’affole pas Léa, file dans le bar en face de chez toi et surveille la porte cochère. Si quelqu’un en sort essaye de voir vers où il va. J’arrive dans une minute ! »

 

En fait, il fallut presque dix minutes à Jérémie pour rallier le point de rendez-vous. Léa était debout devant le comptoir du bar, tout près de la porte d’entrée, prête à faire mouvement si nécessaire. Elle n’avait pas passé de commande au cas où elle aurait dû partir précipitamment. Jérémie lui proposa de boire quelque chose :

« Ben, offre-moi un café calva alors, j’ai besoin d’un remontant à cette heure.

  Tu as vu quelqu’un s’enfuir ?

      Non. Rien du tout. Pas l’ombre de la queue d’un chat…

      Alors c’est qu’il n’y a probablement personne. En général ce genre d’affaire se boucle en quelques minutes. Les types qui font ça sont organisés, ils ne s’éternisent pas sur les lieux de leur méfait.

      Tu crois ?

      Oui, je sais ça. D’expérience…

      Et toi ? Qu’est ce qu’il t’es arrivé ?

      Galère ! Tout le rez-de-chaussée du pavillon est sans dessus dessous. Tu m’as appelé alors que je montais à l’étage, c’était pareil en haut. Enfin, je ne sais pas vraiment ce qu’ils ont volé, en tout cas on n’a pas pris l’ordi ni la caméra qui était sur le bureau.

      Bizarre.

Jérémie commanda deux cafés arrosés au barman. Léa continuait de réfléchir à haute voix :

      Ce qui me paraît encore plus bizarre c’est qu’un type m’a tenu la jambe pendant près de vingt minutes avant que je rente chez moi. Il voulait me brancher sur une expo.

      Comment était-il ?

      Bien mis. Mais en discutant, je me suis rendu compte qu’il ne comprenait strictement rien à la peinture. Ça ne collait pas avec quelqu’un qui organise des vernissages. Je me demande s’il n’était pas là juste pour m’occuper et ainsi laisser le temps à des complices de cambrioler tranquillement mon appart.

      Tu pourrais le reconnaître ?

      Sans doute. Il avait une pointe d’accent de la pampa.

      Comme mon client.

Jérémie se frappa la tête du plat de la main.

      Putain ! Ouais ! C’est pareil pour moi. Ils m’ont envoyé un gars pour avoir le champ libre. Un espèce d’espingouin que l’autre taré a dû ramener dans son sillage

Léa commençait à comprendre où il voulait en venir.

      Tu veux dire que Nicolas serait derrière tout ça ?

      Nicolas, Nicolas…En tout cas, depuis qu’il est revenu parmi nous, plus rien ne va comme avant !

      T’as raison camarade ! mais même si on ne l’a pas choisi, on l’a ! »

 

 

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16

 

Plus tard, de retour à l’appartement de Jérémie, ils entreprirent de mettre un peu d’ordre dans le chaos. Bruit de clé dans la serrure. " C’est moi ! " cria joyeusement Lola avant de s’immobiliser sur le seuil. Jérémie et Léa levèrent la tête et la virent pâlir tandis qu’elle évaluait l’étendue du désastre. Il y eut un long silence et l’enfant se mit à pleurer. Léa se précipita vers elle pour la prendre dans ses bras.

- Ca n’a pas de sens, dit-elle, de faire pleurer une gamine pour des bêtises de grands.

- Mais c’est ma faute, sanglota Lola en reniflant, c’est parce que je suis ici vous ne voyez pas ?

-Léa, dit Jérémie, ce n’est pas ta faute, mais si tu sais quelque chose il faut que tu nous mettes au courant.

-Jérémie, franchement, s’interposa Léa, tu crois que c’est le moment ? Tu ne vois pas dans quel état elle est ?

-C’est maman, je crois, dit Lola à travers ses larmes. Avec son nouveau mari. Je ne l’aime pas du tout.

-Mais je ne comprends pas, intervint Jérémie. Tu vis avec ton père ou pas ?

-Mais oui, bien sûr, il a ma garde ! Maman n’y tenait pas de toute façon, elle est trop occupée à gagner de l’argent et à voyager. Mais elle voulait quand même qu’on reste habiter là bas et que j’aille passer du temps chez elle aux vacances. Elle a dit que si Papa m’emmenait, elle nous retrouverait et elle le ferait payer.

Jérémie s’impatientait un peu.

-Lola, s’ils te cherchent, à quoi ça rime de mettre deux appartements sens dessus dessous ? Ils ont pris soin que les deux endroits soient vides ! Ce n’est pas une enfant, qu’ils cherchaient, mais quelque chose !

Lola était calmée à présent. Elle réfléchissait.

-Peut être la clé, alors.

-La clé  ?

-Une clé qu’on met dans les ordinateurs. Je sais que papa y tient parce que deux ou trois fois quand il pensait qu’on était en danger il l’a cachée. Une fois même dans un coffre à la banque dans une enveloppe.

-Une clé USB ? Tu sais où elle pourrait être ? Sans doute ton père l’a-t-il emportée quand il t’a laissée ici ?

-Je ne sais pas, Jérémie. Je crois qu’il ne comptait pas s’en servir tout de suite, je crois que c’était pour plus tard, c’est ce qu’il disait. Je crois que cette fois-ci il est parti à la recherche de gens d’autrefois quand il était jeune. En fait, je crois même qu’il a plusieurs choses importantes et qu’il veut les laisser chez plusieurs de ces gens.

-Mais Lola, s’interposa Léa. Si c’est juste un voyage pour retrouver des amis de jeunesse et leur faire des cadeaux, pourquoi cette hâte comme s’il était poursuivi ?

-Papa est toujours un peu poursuivi, je crois. Il est comme ça.

-Il a des ennemis tu penses ?

-Jérémie, comment veux-tu qu’elle sache ?

-Oh, mais je le sais ! Il y a des personnes avec qui il avait quelques dettes de jeu. Et d’autres que la police avait arrêtés à sa place un jour, pour une histoire de tracts interdits ou je ne sais pas quoi. Et des vieux types assez gentils qui parlent avec des mots pleins de sucre mais je ne sais pas trop ce qu’ils font en vrai, moi je ne les aime pas. En fait c’est un de ces types qui vit avec maman maintenant.

-Et ton père te parle de tout ça ! Tu parles d’une façon d’élever une petite fille !

-Mais moi je l’aime, papa, et ça ne me fait pas peur de savoir tout ça. En fait, il vaut mieux que je sache, pour le cas où je me retrouverais seule, je veux dire pas seule avec vous, mais vraiment seule. Et même Maman je l’aime, c’est pas sa faute si elle choisit mal ses maris, elle tombe toujours amoureuse quand il ne le faut pas. Quand je serai grande, je vivrai toute seule et je n’aurai pas d’enfants.

Léa sourit.

-Tu as le temps de décider !

Jérémie réfléchissait.

-Si c’est bien la clé qu’ils cherchaient, si Nicolas ne l’a pas emportée, si les autres ne l’ont pas trouvée…

-Si, si, si, que de si !

-….Où peut-elle bien être à présent ?

-Je crois que j’ai une idée, dit Lola.

Les deux autres la regardèrent. Plus rien ne les étonnait.

-Mes balles. Celles que j’emporte à l’école. Il me semble qu’une est légèrement plus lourde.

-Nicolas aurait caché la clé dans une de tes balles ? Enfin, mes balles ? Enfin, celles que je t’ai données ?

-Une fois il avait caché autre chose dans un ours que j’avais.

-De mieux en mieux, s’écria Jérémie.

-Essayons les balles, alors, dit Léa. Tu les as avec toi ?

-Non, je les ai prêtées à Manuel pour qu’il s’entraîne. Il doit les rapporter demain


Soudain Jérémie devint tout pâle.

-Camille !

-Quoi, Camille ?

-Son appartement ? Et s’il avait été cambriolé aussi ?.

-Eh bien, dans ce cas, appelons-là pour qu’elle vienne nous aider ici, et ensuite nous irons chez elle. Plus on est de fous …..

-Excuse-moi, Léa, mais je trouve que tu prends les choses à la légère tout à coup ! Et s’ils l’assomment ! Et s’ils…

Mais Camille n’était pas encore rentrée chez elle. La répétition pour la Kermesse avait résulté en un joyeux désordre qu’elle avait mis plus de temps à ranger que de coutume. Finalement, quand tout fut à sa place dans les placards et sur les étagères de la pièce adjacente à sa classe, elle retourna chercher ses affaires sur son bureau. Là, juste à côté des sacs et du cartable, quelqu’un avait déposé une ardoise d’écolier. Une ardoise d’autrefois. Et sur l’ardoise, un coquelicot.

 

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