ROD  STORY

 

Une co-écriture Plasoc/Selva

 

 

– 1 – La décision qui tue

 

Un moment la flamme hésite. Elle manque de s’éteindre. Puis elle se reprend mollement, enfle, bouffe et embrase complètement le rectangle de bristol que Rod tient éloigné de son visage, entre le pouce et l’index.

« Putain !… » Il lâche l’injure en même temps que le billet d’avion qui finit de se consumer en atterrissant miraculeusement dans le cendrier. A-t-il juré par crainte de se brûler ? Pas du tout. Il se demande seulement s’il n’est pas en train de commettre la plus grosse connerie de sa vie.

Comme pour le pousser à regretter son geste le papier calciné garde étrangement la trace de l’encre imprimée qu’il peut encore déchiffrer : « OTTAWA - PARIS ROISSY – SAT 06 JAN 1990 – 09:20 - CLASS ECO »

 

Le départ serait dans six heures. S’il n’avait pas détruit ce billet Rod savait qu’il serait monté dans l’avion le lendemain matin et bientôt reparti vers le dernier endroit où il souhaitait aller. La ville de ses parents, la vie insupportable qu’il avait voulu mettre très loin de lui, les faux amis, la famille explosée, l’avenir devant soi aussi ténébreux qu’un matin de brouillard dans le nord du Manitoba.

 

Maintenant c’est fait. « Je suis dans la place » pense-t-il en esquissant un sourire forcé. Puis en s’adressant à lui-même :  « On va voir ce que tu as dans le ventre man ! »

Avec un visa qui peut faire illusion encore quelques mois, une envie de ne rien faire de précis permettant de tout envisager et quelque deux cent dollars canadien dans sa poche, Rod n’a pas de quoi pavoiser. Il sait ce qu’il ne veut pas faire, mais pas encore ce qu’il va accomplir. Une seule chose est claire dans son esprit : il doit partir.

Se tirer du motel avant l’aube pour éviter de payer la note. Après tout il ne doit rien puisqu’il n’a pas dormi, même pas défait le lit !

 

Une bonne partie de la nuit, ils l’avaient passée à parler longuement avec Wendy et son amie dans la voiture surchauffée avant de se quitter. Wendy c’est une fille qu’il avait connue autrefois, dans sa prime jeunesse, alors qu’il était au lycée. Elle avait passé une année en France et ils avaient sympathisé. C’est grâce à elle qu’il avait pu se faire héberger à bon compte pendant le temps de son séjour au Canada. Le séjour achevé, en hôtesse accomplie Wendy avait insisté pour le raccompagner jusqu’à l’aéroport.

Fait nouveau, Rod n’avait plus de billet de retour.

Il ne le savait pas encore mais à cet instant, pour la première fois de sa vie, il était un homme libre.

 

(à suivre)