ROD STORY

 

Une co-écriture Plasoc/Selva

 

 

-           6   Les histoires de Jack Mac Gregor

 (Merrimack - Buffalo)

 

 

 

Le gars -il s’appelait Jack Mac Gregor-  avait des biceps et une carrure à imposer le respect, mais visiblement ce qu’il aimait le plus c’était raconter des histoires. Pour les mériter, cependant, il fallait d’abord raconter un peu sa vie. Tout ça c’est du troc, faut pas que ça marche dans un seul sens, ou alors c’est que t’es entré par erreur chez un réducteur de têtes. Tandis que le vieux Simon s’y collait, Rod se demanda si les histoires du routier n’étaient pas embellies par toutes les autres histoires entendues sur la route. Une manière de faire circuler la mémoire collective quoi ! Et bon public, en plus, s’esclaffant quand il le fallait, compatissant avec sincérité, laissant monter la colère  en écho à la colère de Simon. Rod à son tour raconta sa vie jusqu’à son départ puis le temps passé au Canada chez Wendy.

-Ta petite chérie ? demanda Jack avec un clin d’œil malicieux.

-Pas vraiment. Une fille que je connaissais quand j’étais petit.

- Alors maintenant que tu es grand, il ne s’est rien passé ?

-Non, fit Rod, vaguement gêné.

-Mais tu y a pensé.

-Un peu.

-Ca ne suffit pas , mon gars ! Les filles faut leur faire rire et leur dire qu’elles sont belles et puis voilà. Tu sais ce que je leur dis, moi ?

-Non

-« Scottsmen arrrre the best loverrrrs in the world ! s’esclaffa Jack avec un accent Ecossais remonté  de sa jeunesse.

Rod sourit poliment.

- Il faut toujours dire du bien de soi, mon gars, après ça se répète et on sait plus d’où ça vient. C’est pas une approche très fine, je te l’accorde, mais ça marche, si tu le dis de la bonne façon. Avec « French men »  ça devrait marcher du tonnerre

- Vous êtes aux Etats Unis depuis longtemps?

- Trente  ans , gamin. J’en avais dix-huit . Comme le kid de Simon ils ont voulu m’envoyer illico presto me faire trouer la peau, mais j’ai eu plus de chance, je suis juste passé en douce au Canada quelques années. Après je suis revenu et j’ai eu ma green card  grâce à Mary-Jane. Une petite étudiante que j’avais prise en stop un jour et avec qui j’ai bien aimé la vie jusqu’à ce qu’elle s’en aille avec un autre .

-Un plus sédentaire ? demanda Simon

-Non, un représentant de commerce. Mais c’est pas ça la chose la plus incroyable qui me soit arrivée. Vous voulez que je vous raconte ?

Ils voulaient bien. La route c’est fait pour ça. L’œil sur le paysage et l’oreille tendue vers la musique des mots. Jack raconta.

Il n’avait jamais manqué de fiancées, de chéries, de maîtresses, d’amoureuses, mais il y en avait une qu’il avait aimé plus que tout. Elle s’appelait Ann-Lauren  et ils avaient dix-sept ans quand ils s’étaient rencontrés, dans un petit village près d’Edimburg. Ils étaient amoureux fous et ne voulaient plus se quitter. Il leur était difficile de se voir, et il était inconcevable qu’ils vivent ensemble, mais grâce à une amie d’Ann-Lauren et à quelques mensonges, ils avaient réussi à passer quelques jours ensemble dans le nord du Pays de Galles, en pleine montagne. Le paradis. Seulement la famille d’Ann avait découvert le pot-aux-roses et l’avait très mal pris, d’autant plus que pour couronner le tout Jack était d’un milieu qu’ils jugeaient inférieur.  Bref, on expédia Ann-Lauren en vacances au Brésil  chez un oncle lointain l’été suivant, histoire de lui changer les idées. Malheureusement un avion local qu’elle avait pris s’écrasa, et Ann-Lauren ne fut jamais retrouvée. Jack décida d’émigrer aux Etats Unis pour oublier . Années soixante, USA, Canada, USA. Un nouveau métier, routier. Années soixante dix, Mary-Jane une petite maison au Wyoming, deux enfants. Les enfants grandissent. Mary Jane part et emmène les enfants.

-Vous ne les voyez plus du tout ?

-Si, quand même. Je vous expliquerai après.

Années quatre vingt, beaucoup de fiancées mais pas d’amour véritable. Et puis un jour, l’incroyable se produit. Une voyante prédit à Jack qu’il va retrouver une personne perdue. Jack se met en tête qu’il doit aller au Brésil. On a beau lui dire qu’il aura du mal à passer l’Amazonie au peigne fin, il n’en démord pas. Il part six mois là bas. Il questionne les prêtres missionnaires, les associations, les autorités administratives. Et juste avant de repartir bredouille, il entend parler d’une femme qui vit chez les indiens Tupis et s’appelle Anna Lorena.

-C’était elle ? Vraiment ?

-Bien sûr ! fit Jack  outré qu’on ne le croie pas.

Sur ce, il gara le camion près d’un restautant flanqué d’un motel et disparut momentanément aux toilettes en laissant le soin aux deux autres de commander à manger.

-Tu sais quoi ? dit Simon à Rod. Je me demande si…

-S’il invente tout ça ? C’est possible.

-Non, je me demande si…. Je ne devrais pas  partir au Viet-Nam, pour chercher mon fils