ROD STORY

 

Une co-écriture Plasoc/Selva

 

 

        11 – Nourrir l’esprit, nourrir le corps (Memphis)

 

 

 

Ce n’était pas exactement la 66 que suivait le convoi spirituel du révérend Josh Turnbull, mais une route quasiment parallèle qui traversait l’Ohio et le Kentucky avant d’arriver à Memphis, la ville de destination finale tout au fond du Tennessee. Ce long voyage pour semer la bonne parole de ville en ville, de bourg en bourg, avec une étape chaque soir dans des salles toujours bondées de fidèles, avides des prêches enflammés et pétulants, allant en s’exaltant progressivement et gagnant en ferveur enthousiaste au fur et à mesure de la progression vers le Sud.

 

Rod n’aurait pu espérer meilleure école pour rencontrer l’Amérique profonde et les Américains dans toute leur diversité, dans leurs engagements tellement absolus mais aussi dans leurs étonnantes contradictions. Il compris vite que les réunions auxquelles il assistait chaque soir (il en était devenu accro dés le premier jour) étaient méticuleusement organisées. Un véritable business.

Comme pour annoncer l’arrivée d’un cirque, la publicité précédait le révérend 48 heures avant les rassemblements. Son nom était assez connu dans tout le territoire pour qu’à lui seul il attire les foules.

 

Le reste c’était le talent. Celui de Josh Turnbull, un orateur infiniment doué. Une parole qui enfiévrait les auditoires, des mots puissants comme des projectiles s’échappant de sa bouche avec d’invraisemblables intonations. Du grand art !

Rod réapprenait avantageusement la langue par ce biais. En quelques jours il avait fait plus de progrès en anglais qu’en six mois passés au Canada ! (Quoiqu’il est vrai qu’avec Wendy il causait plus souvent en français qu’en anglais.)

 

Dayton, Cincinnati, Louisville, Bowling-Green, Nashville, Jackson… et encore quelques villes moins importantes par la taille mais sûrement pas par l’esprit. Chaque journée passée ne ressemblait à aucune autre.

Rod était payé chaque soir avec un des billets qu’avait rapporté la quête. Quelquefois Josh le conviait à dîner au restaurant. Alors la parole devenait libre, l’homme de Dieu racontait avec passion des pans de sa vie, il parlait des territoires qu’il arpentait sans relâche. En même temps qu’il s’exprimait il mangeait pour ne pas dire qu’il se goinfrait. Et au moment de se lever de table, après s’être rasséréné il se soulevait de son siège et lâchait un pet de satisfaction en disant : « Les nourritures terrestres mon fils ! Elles comptent tout autant que les nourritures spirituelles ! » Sans se soucier de l’effet déplorable de son ignoble ponctuation il ajoutait : « Et demain ? Où allons nous porter la bonne parole, dites-moi ? »

 

La caravane roulait souvent durant la nuit, les conducteurs se relayaient pour accomplir les longs déplacements dans les délais impartis. Pour ce qui concernait son statut d’irrégulier, jamais Rod ne fut inquiété par les policiers. L’autorité qui primait ici-bas était celle du prédicateur. Les malheureux qui s’aventuraient à contrôler le convoi ou les papiers des voyageurs, s’exposaient à un sermon interminable qui suffisait à décourager les plus zélés des good ou des bad cops.  

 

L’apothéose du voyage fut l’arrivée à Memphis, la ville de naissance du prédicateur où il reçut  un accueil phénoménal.

 

C’était le terminus pour Rod. Mais avec quelques centaines de dollars en poche il se sentait fringant comme un roi de carreau dans la main heureuse d’un flambeur de Las Vegas. La voie s’ouvrait devant lui, à l’ouest. Cette fois il savait où il allait : Route 66.  

 

 

(à suivre)