Un coquelicot  sur l’ardoise.

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( une co-écriture Plasoc/ Selva)

 

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I

 

Alors, c’était comme ça. Jamais auparavant. Nouveau.  Un sentiment à découvrir. A savourer. Se dire : «  Sois dans ton présent. Dans tes chaussures. »  Une phrase qu’il se répétait de plus en plus souvent. Tout comme ces proverbes qui lui sortaient de la bouche, généralement précédés  de ces quelques mots, « Comme le disait mon père… ». Mots généralement prononcés d’un ton d’excuse. Humour. Oh là là mon pauvre Jérémie, c’est mauvais signe. Tu vieillis. T’aurais jamais cité ton père, avant. Ben voilà. Maintenant oui. C’est pas que je confonde mon père avec le philosophe du siècle. C’est juste que de plus en plus souvent, ses mots viennent à la place des miens. Comme s’ils résumaient l’émotion ou l’idée du moment mieux que je ne saurais le faire. Ah, ça le ferait bien rire, tiens, mon père.

 

Jérémie se versa un verre de bordeaux et s’installa sur le balcon. Sois dans ton présent. Un ciel rose , jaune, pourpre. Transparent. Un moment parfait. Un soir parfait.

 

La sonnerie du  téléphone vint griffer le lisse de cet instant paisible. Il hésita, puis, comme la sonnerie persistait , se leva, décrocha. Le silence au bout. Un numéro affiché, pourtant, sinon il n’aurait jamais répondu, mais un numéro inconnu. Finalement, il dit : « Allo ?. C’est Jérémie. Il y a quelqu’un ? » Un silence, encore. Puis une voix qu’il ne reconnut pas. Une voix d’homme. « C’est moi . Je suis rentré. Hier. Je voudrais te voir. »  « Qui êtes vous ? » Jérémie était vaguement inquiet. «  C’est moi. Nico. » Jérémie pâlit un peu. « Nico ? » « Je peux te voir ? Tu habites toujours au même endroit ? »  Jérémie eut pendant un instant le rêve fou de pouvoir déménager  en un clin d’œil à l’autre bout du monde. Pourtant il répondit : « Oui. Mais ne viens pas ce soir. Demain, si tu veux. Même heure ». A l’autre bout du fil, Nico se mit à rire, d’un rire  un peu forcé. «  D’accord. Au bout de toutes ces années, ça ne fait guère de différence. » 

 

C’était une erreur, bien sûr, de repousser la rencontre au lendemain. Jérémie avait eu envie de répit, de profiter de cette soirée et du souvenir de l’après-midi. Mais évidemment, il se rendit compte très vite qu’il ne cesserait plus de penser à Nico et ne dormirait pas de la nuit quand il irait enfin se coucher. Heureusement, il ne travaillait pas jusqu’à la fin de la semaine. Il dormirait dans la journée. Ou, mieux, il irait marcher au bord de la mer pour se calmer. ...Il ne dormit pas plus le matin que la nuit, et sa promenade ne fit que remuer les vieux souvenirs. Il se rendit compte qu’il ne voulait pas passer seul ce temps jusqu’à la rencontre avec Nico. Il sortit son portable, hésita longtemps, puis se décida. «  Léa ? C’est Jérémie. Je te dérange ? On avait dit qu’on se rappellerait dans une semaine, mais… »

 

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2

 

 

Ce n’était pas Léa. « Elle n’est pas chez elle monsieur, je peux lui laisser un message si vous voulez ? »  « Non je ne sais pas quand elle rentre. » « Oui, essayez de l’avoir sur son portable, au revoir, bonne journée monsieur. »

Jérémie raccrocha, dépité. Il n’avait même pas eu le temps de placer deux mots intelligibles à la suite, seulement abonder par ses silences dans le sens de la femme de ménage qui ne se gênait pas pour répondre au téléphone à la place de Léa. Mais Léa était ainsi faite. Lorsqu’on entrait dans sa maison, à quelque titre que ce soit, on entrait dans son propre chez soi, et dieu sait qu’elle avait la serrure facile Léa ! Trop souvent et pour trop d’adeptes, au grand dam de Jérémie.

Il avait essayé l’autre numéro. Evidemment sur le portable c’était branché en messagerie. « Léa ! Allô ! C’est moi… Mimi… Tu veux bien me rappeler ? Dès que tu peux… si tu peux… Rappelle moi s’il te plaît… Bises ! bises… bises. »

               

En remisant le téléphone à sa place Jérémie se sentit étrange. « Les choses n’étaient pas arrangées comme d’habitude… » Il en était certain car il était venu trafiquer dans les tiroirs durant la nuit pour rechercher des papiers concernant cette histoire avec Nico. « Non décidément, on a fouillé derrière moi ! Comme dirait Papa, il y a des esprits frappeurs dans l’éther. »

 

Une évidence apparaît soudain. Crispation. Si c’était Nico ? Géographiquement possible. Ce type est très capable de ça. Il aurait facilement pu pénétrer dans la maison tout à l’heure, pendant que Jérémie avançait tête baissée au front de mer en s’empêchant de penser aux saillies des coquilles mortes qui lui blessaient les pieds. C’était tout à fait son genre à Nico « Préparer le terrain pour garder l’avantage en toutes circonstances… » Le fameux "coup d’avance" prôné par tous les bons stratèges. L’idée que ce salaud aurait pu être dans la pièce quelques heures auparavant ça avait de quoi filer le traczir aux plus saints de la sainteté. En prenant d’excessives précautions Jérémie avait fait le tour du rez-de-chaussée, au cas où l’autre serait resté planqué dans l’encoignure d’une porte, puis il avait pris conscience de l’absurdité de son comportement. Si Nico s’était introduit dans les lieux il attendrait confortablement installé sur le sofa sans se départir de son sourire fallacieux, celui qu’il arbore par réflexe avant de décocher ses premières piques. 

Parce qu’il faut avouer une chose, puisqu’on a tous un cadavre par-devers soi, bien planqué au fond d’un placard, Jérémie ne dérogeait pas à la règle. Et cela, Nico le savait pertinemment.

 

 

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3

 

Léa s’était installée à la terrasse pour attendre Camille. Une douce journée de mai. Un moment paisible. La serveuse vint prendre la commande. Léa sourit. « J’attends une amie. » Un jour à sourire à tout le monde, se dit Léa qui souriait souvent déjà. Même les jours sans. Surtout les jours sans. Un sourire mantra, un chasse-spleen, se dit Léa, et elle commanda un verre de vin, non pas celui auquel elle avait pensé, délicieux mais inapproprié à l’instant. Un verre de muscat sec, parfumé mais pas trop sucré. Un soupir de bien-être. Elle allongea ses jambes au soleil sur le côté de la table. Au loin, les collines, et derrière les collines, la mer.

 

Camille arriva un peu plus tard. « Pardon, ma Léa, pas pu sortir à l’heure, mon directeur a tenu à me parler d’un projet pour septembre, comme si ça ne pouvait pas attendre » « Je pensais que tu avais été dévoré par tes petits monstres du CP  » Camille se mit à rire. « J’ai failli, oui. J’étais un peu fatiguée ce matin. La nuit a été courte.  Du travail en retard » Léa s’efforça de prendre un air soupçonneux : « Du travail ? Ou …. du…  ‘travail’ ?.... »

« Du travail vraiment. C’est que j’avais pris du retard. Parce que la nuit précédente, oui, je te l’avoue… » Camille prit l’air modeste. Prit son temps. Fit languir Léa, qui savait qu’il n’y avait qu’ à attendre. La serveuse apporta un deuxième verre pour Camille, prit la commande, disparut à nouveau. « Une nuit tendre, oui ; reprit Camille . Bon, je ne m’y attendais guère, étant donné qu’on se connaît depuis si longtemps. Va savoir pourquoi un jour tu te mets à regarder quelqu’un avec des yeux tous neufs. Pour tout dire, on a basculé comme ça, sans préméditation, du moins de ma part. Et je dois ajouter….. » « Oui ?.................. » «  Que c’était doux et bon, et.. pas seulement….. » «  Ca valait une nuit blanche, alors ?  et même deux ? » « Oui. » « Et je peux.. enfin, si ce n’est pas trop indiscret ?...... » «  J’allais te le dire. J’espère que ça ne va pas te fâcher. C’est Jérémie. » « Jérémie ? » « Ben oui, on s’est rencontrés par hasard, ça faisait au moins six mois  qu’on ne s’était pas croisés, tu sais qu’il n’est pas souvent là,  on a passé la journée ensemble, et …. C’était tellement simple et tranquille qu’on ne s’est pas quittés de la nuit. » « Ca, pour une surprise ! » «  Ca te fâche hein, ma Léa ? Je n’aurais pas dû ? » Léa sourit. « Fâchée, non. Notre histoire d’amour à Jérémie et moi, ça fait longtemps qu’elle est morte et enterrée, ressuscitée sous forme d’amitié, digérée, tout ce que tu veux .Non, pas fâchée, surprise. D’ailleurs, c’est bizarre, il m’a laissé un message sur mon portable ce matin. Il voulait mon avis sur quelque chose d’urgent apparemment. J’espère qu’il ne compte pas me demander la permission de continuer avec toi,  quand même ! »

 

 

 

 

4

 

 

Léa mouilla ses lèvres au nectar qui restait au fond de son verre mais le muscat avait perdu sa fraîcheur initiale. Elle fit la moue. Elle voulut dire quelque chose à Camille mais rien de futile ne lui vint à l’esprit. Elle pensait : « Quand même il est gonflé Jérémie de se taper ma meilleure copine… qu’est-ce qu’il lui trouve de bien ? C’est tout le contraire de moi cette fille… je croyais qu’il n’aimait pas les brunes… » Au fond ça l’enquiquinait d’avoir été mise au courant de cette relation. Elle aurait préféré n’en rien savoir.

L’espace d’une seconde elle eut envie de commander un second verre, bien frais celui-ci, pour sentir le vin éclater dans sa bouche, pour s’enivrer ? …mais non, ça ne serait pas raisonnable.

 

Camille ne remarqua pas un seul instant les préoccupations de sa camarade tellement elle était envahie de bonheur. C’est drôle comme les gens heureux ont une façon de partager égoïstement les sentiments qui les animent. Cela semble contradictoire mais non, c’est très pragmatique au contraire : «  Je veux que tout le monde sache que je suis heureuse » parce que, inconsciemment ou non, je sais que ça ne durera pas ?

Le bien-être rend bon Camille, t’en souviens-t-il ? Cette après-midi de mai, ta menthe à l’eau avait le goût de l’ambroisie et ton cœur était ivre de joie.

 

Tout de même, au bout d’un moment Léa avait fait signe au serveur. Sans réfléchir. Il faisait décidément trop chaud et Camille était décidément trop branchée sur son Jérémie. « Nous irons à la plage dimanche » avait-elle dit. « Si tu veux te joindre à nous, tu es la bienvenue. » Léa savait qu’elle n’en pensait pas un mot mais elle répondit quand même : « Non, c’est gentil mais j’ai prévu de peindre demain. Tu sais, il faut profiter de la lumière avant qu’elle ne bouffe tout. En été l’œil perd en couleur, sans doute à cause de l’air qui se fait plus épais. »

 

A quelques dizaines de mètres de là, depuis le pont qui enjambe la rivière, un observateur anonyme aurait pu voir les deux femmes échanger et converser côte à côte, en train de déguster un rafraîchissement. Il aurait pu formuler des hypothèses à leur propos, comme on le fait parfois dans un moment d’oisiveté, juste pour faire exister par défaut, des inconnus dans notre propre sphère. On se demande : « Ce sont des collègues de travail peut-être, ou des bonnes copines ? …  Des filles qui s’aiment ? La brune semble manger la blonde des yeux… ou des personnes qui se sont rencontrées récemment ? … au cours d’une soirée…  » et tout un tas de questions extravagantes sans queues ni têtes seulement destinées à faire couler un petit morceau de temps pour rien, un peu comme ce filet d’eau qui se fraye un passage sous l’arche unique du vieux pont de pierre.

 

Mais si ce témoin imaginaire s’était effectivement trouvé sur les lieux et si son ouïe avait été correctement aiguisée, il aurait entendu une des femmes dire à l’autre : « Tu sais Camille, tu devrais le rappeler toi, il a sans doute plus besoin de toi que de moi à présent. »

Et bien sûr, il n’aurait strictement rien compris à ce galimatias.

 

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5

 

Jérémie attendait. Une musique tzigane sur la mini-chaîne. Une bouteille et deux verres sur la table. Il faillit sourire en se disant qu’il se préparait à recevoir Nico comme pour un rendez-vous d’amour. Ce qui n’était guère le cas. Un rendez –vous de la mémoire, oui. Avec son cortège de fantômes. Jérémie se surprit à retourner au tiroir où il avait rangé las balles et les massues. Des années qu’il n’y avait plus touché. Plus le temps. Plus l’énergie. Pas envie de se dire que là comme ailleurs, si tu ne travailles pas, tu ne progresses pas. Voire le contraire. Et après tout, il avait choisi. Mais les balles s’envolaient à nouveau comme pour le narguer. Finalement, il ne s’en sortait pas si mal. Peut-être qu’il devrait de temps à autre s’y remettre, ce qui lui ferait autant de bien après tout qu’un foot à midi  avec ceux de Softuality Tools (Software for virtual reality tools) ou un ciné  avec sa vieille pote Léa, autrefois sa chérie, il y a si longtemps… De Léa il glissa jusqu’à Camille sur le toboggan de sa pensée.  Un joli moment que celui où Camille et lui s’étaient regardés autrement. L’interrogation muette. Les doigts. La bouche. La peau de l’autre, qui n’est plus juste cette peau familière d’un bras que l’on prend pour un geste familier. La peau géographie a explorer, parfum à découvrir.. Il eut envie d’appeler Camille, de la revoir très vite. Mais déjà, on sonnait, il allait ouvrir, et c’était Nico, devant lui, sur le seuil, le Nico d’autrefois avec juste quelques kilos et quelques rides en plus, pas même de cheveux gris, et le sourire d’autrefois, dépourvu de tension, de menace ou de sous-entendus. Le sourire des bons jours d’autrefois. A cet instant, Jérémie oublia la peur qui l’avait saisi au téléphone et le grincement de la voix de Nico à ce moment là. Il ouvrit grand les bras et donna l’accolade au vieux compagnon des galères d’autrefois, des révoltes d’autrefois, des  folles actions, des risques, des  amours  en cascade et des interdits bravés avec panache. Et oublia le reste, les trahisons, la fuite, l’enfermement, les illusions perdues. Et le pire. Et ceux tombés en route. Physiquement ou autrement. Dommages collatéraux de leur jeunesse qui ruait des quatre fers et cherchait un sens à la vie.

 

Nico entra, balaya du regard l’espace de la grande pièce, posa son sac de voyage et se dirigea tout droit vers la bouteille et les verres. Il les servit tous les deux comme si c’était lui le maître de maison  , en tendit un à Jérémie, puis alla s’asseoir sur un des gros coussins sut le tapis. « Alors mon Jé, content de me revoir ? » « Plus que je ne l’imaginais, finalement »

« J’aime bien ton appartement. Je pense que ce sera un endroit parfait pour me refaire une santé. » « Tu es le bienvenu pour quelques jours, Nico. Mais pas plus. »  « Je vois. Tu es content de me voir. Mais tu crains que je ne t’amène des ennuis. Tu n’as guère changé, mon Jé. Ce n’est pas le courage qui t’étouffe. Seulement je n’ai que toi vers qui me tourner. Plus que toi de l’ancienne époque. Alors me voici. »

Jérémie sentit la vieille colère resurgir du passé à son tour. Allons bon. Garder son calme. S’en tenir à sa première déclaration. Quelques jours, pas plus. Histoire d’apurer les comptes une fois pour toutes. Une parenthèse. Puis la vie reprendrait. Il se garderait bien de parler de Léa , de dire qu’ils étaient restés amis. Quant à Camille, hors de question de la mêler à tout ça.

 

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6

 

 

« Surtout tu ne me dis rien Nicolas. Je ne veux pas savoir le pourquoi du comment. Ce que tu as fait ça ne me regarde pas, ça ne me regarde plus. » Jérémie avait insisté sur ce préalable sans imaginer qu’il aurait assez d’aplomb pour l’exprimer avec autant de force. Comme si d’une injonction il pouvait se délivrer du mal, comme si quelques mots  assénés suffiraient à effacer l’irréparable.

 

Nico le regarda intensément en  même temps qu’il finissait son verre. Y’avait pas, il devait s’assurer de la collaboration de Jérémie, coûte que coûte, c’était une question de survie pour lui.  Il fallait lui flanquer la frousse, une bonne piqûre de rappel. Dès fois qu’il lui viendrait l’idée de téléphoner à la police… ou quelque chose dans le genre.

Sur un ton plus que doucereux il s’employa à réouvrir les plaies :

« Dis-moi, combien d’heures il avait mis pour crever Django ? Tu t’en rappelles ? … Trois ? Quatre ? … Tu t’en souviens Jé ? Il avait crié longtemps hein ! … Et les bulles qui lui sortaient des narines Jé ? Parle-moi des bulles… oui les bulles… tu sais les bulles… C’est qu’il respirait encore le salaud ! C’est pour ça qu’il fabriquait des bulles roses avec les trous de son nez de clown ! » Un rire tonitruant vrilla les oreilles de Jérémie. Soudain le visage exsangue du moribond occupa tous les yeux de son cerveau. Après des années employées à refouler cette abomination il avait suffit d’une image fugace pour que le cauchemar recommence. Pourquoi Nico était-il revenu ? Comment avoir enfin la paix ?

Et l’autre continuait d’aviver le douloureux passé. Il décrivait avec détachement les détails du calvaire de l’homme qui était mort dans la roulotte cette nuit là. Il en parlait comme pour un exposé des faits au tribunal, sans émotion et sans se forcer. Comme s’il avait lui-même été l’auteur du crime.

Il en était encore le témoin. Seulement le témoin. Cela suffisait.

 

« Ça suffit ! » Jérémie avait crié ; il s’était levé et avait ouvert la porte qui donne sur la cuisine. « Ça suffit putain ! Tu ne vas pas me refaire tout le film merde ! » La porte claqua dans son dos. « Tu me fais chier putain ! Tu me fais chier ! » Les injures assourdies arrivèrent tout de même à leur destinataire. Nico s’en montra satisfait.  A présent il avait la certitude que Jérémie ne préviendrait pas les flics. Il pourrait planquer tranquille ici, une semaine ou deux. Il aurait juste à se méfier de son ami, des fois qu’il nourrirait quelque projet de meurtre à son endroit (il en était capable), mais ça il savait le faire. Là d’où il venait, on apprenait à se méfier de tout, même de ses amis. Pour survivre, il fallait bien ça.

 

A la cuisine Jérémie basculait le contenu d’une boîte de ravioli dans la grande casserole quand le téléphone du salon s’anima. Le temps qu’il lâche les ustensiles et qu’il passe la porte Nico avait déjà décroché. Il écoutait l’interlocuteur avec cet air goguenard et insupportable qui lui venait naturellement quand il se sentait fort. Dans la tête de Jérémie tout s’emballa. « C’est sûrement Léa… Merde ! Merde ! … Pourquoi je lui ai laissé un message aussi ! Je suis le roi des cons ! »

 

Ce n’était pas Léa. Nico lui tendit le combiné en récitant : « Camille… pour toi. Tu la prends ? » et de nouveau un éclat de rire grasseyant qui augurait mal de la suite des opérations. Les jours à venir allaient être difficiles à vivre.

 

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7

 

« Jérémie . C’est moi. Ca va ? C’est Nicolas qui m’a répondu, non ? Je ne l’ai pas vu souvent, mais j’ai reconnu sa voix. »

 

Jérémie respira un grand coup et partit s’enfermer dans la chambre du haut  avec le téléphone. La voix de Camille l’avait calmé aussitôt. Il avait pensé qu’il devait la protéger et voilà que c’était elle qui apaisait la tempête. Evidemment qu’elle connaissait Nicolas. Il avait oublié, parce qu’à cette époque là, celle de leur jeunesse , il faisait peu attention à elle. Camille était l’amie de Léa, cette jeune fille plutôt transparente qui venait s’asseoir au salon et repartait de même, dérangeant à peine la poussière. Jérémie avait un peu honte d’avoir pensé ça. Bon, d’accord, il avait été ce jeune homme prétentieux qui ne regardait que les plus belles, les plus brillantes. Il avait été ce jeune homme sincère et plein de certitudes. Il avait été ce jeune homme. Le temps s’était chargé d’arrondir les angles et de rendre toutes choses plus floues, moins simples, moins évidentes. Mais il ne reniait rien. « Rien du tout ? » dit la petite voix intérieure. Et il la fit taire, car elle ressemblait décidément trop à celle de Nicolas.

 

Quand Jérémie redescendit, après une assez longue conversation qui s’était terminée en rendez-vous pour le lendemain soir, il trouva Nicolas à la cuisine en train de couper ail et fines herbes, cébettes et oignons frais, et d’explorer l’étagère des épices. «  C’est pas que je n’aime pas les raviolis, mon Jé, mais j’ai un peu amélioré les choses ». Ils s’installèrent à table. Les raviolis étaient bons. Jé s’était dit qu’une cuisine sortie de la conserve inciterait Nicolas à ne pas s’éterniser, c’était raté. Il y avait une salade aussi, assaisonnée juste ce qu’il fallait. Jérémie sortit un côte de provence rouge et se surprit à trinquer avec bonne humeur. Il se sentait un peu égaré. Un instant Nicolas était l’ennemi, le suivant il riait de bon cœur au souvenir des exploits passés. Plus la moindre allusion  à ce qui avait mal tourné. Sans doute avait il la certitude qu’il pouvait rester à présent. Plus besoin de menacer. C’était lui qui menait le jeu. Alors, il pouvait être généreux. L’ivresse du bon vin, la fatigue de sa journée de travail, firent tomber d’autres barrières. Jérémie se surprit à raconter des épisodes de sa vie, sans toutefois rien dévoiler de vraiment intime. Nicolas laissa entendre qu’il avait vécu au Brésil une grande partie de ces années , en attendant que les choses se calment ici et qu’on l’ait largement oublié. Jérémie supposa qu’il avait de faux papiers, mais il n’avait pas en tout cas pris la peine de changer son prénom. Quant il sortit une petite boite et du papier, Jérémie ne protesta pas. La nostalgie avait pris le pas sur les mauvais souvenirs . Il s’enfonça un peu plus dans le canapé. C’était un retour aux soirées d’autrefois, et même, une fois ou deux , le fou-rire les prit ensemble et  leur rendit leurs vingt ans.

 

La nuit suivante, Jérémie s’enferma dans sa chambre après avoir installé Nicolas dans la chambre d’amis. Le lendemain matin, quand il se leva pour partir travailler, Nicolas  dormait encore, et quand il rentra , vers dix-sept heures, Nicolas était attablé en face qu’une petite fille à la peau cuivrée aux cheveux sombres,  qui goûtait consciencieusement  de tartines et d’un chocolat chaud.

« Jérémie, je te présente ma fille, Lola. Elle va rester avec moi ici quelques jours. »

 

 

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8

 

« C’est toi qui fais les massues ? … et les balles ? » Jérémie fut surpris par la question. La gamine avait une voix étonnamment grave pour son âge. Tout en s’exprimant, elle désignait les appareils de jonglerie posés sur le vaisselier.

« Il ne faut pas toucher à ça petite ! Ce ne sont pas des jouets ! Jérémie était plus intrigué qu’irrité mais ça l’ennuyait quand même de voir ses affaires éparpillées aux quatre coins de la maison. Décidément Nico se comportait comme s’ils étaient encore des compères de roulotte.

      Tu n’aurais pas dû la laisser s’amuser avec ça dit Jérémie, ce sont les balles d’entraînement qui datent du père, j’y tiens beaucoup.

      Tu n’as pas à t’inquiéter répondit Nicolas. Tiens ! Lola, montre-lui un peu ce que tu sais faire avec le cuir. Et mets-y tout ton cœur, tu as affaire à un véritable spécialiste.

La fillette se fendit d’un sourire véritable (tout le contraire d’un rictus de scène) puis au grand étonnement de Jérémie, elle empoigna les quatre sphères aux couleurs délavées et les fit virevolter au-dessus de sa tête comme si elles s’étaient soudain affranchies des lois de la pesanteur.

      Elle travaille depuis longtemps ? demanda Jé.

      Ça fait cinq ans. Elle a commencé toute petite.

      Où a-telle appris ?

      A l’école du cirque de Lima. Avant de vivre au Brésil nous étions au Pérou. J’avais rencontré une femme bourrée de fric à cette époque, et pas laide en plus… sa famille exploitait le guano. T’imagine pas, c’est fou le pognon qu’on peut ramasser en vendant de la merde !

Jérémie n’écoutait que vaguement, il analysait d’un œil expert les mouvements de bras de la gamine qui changeait les balles de mains sans aucun heurt, le regard totalement occupé à sonder sans repos l’espace tridimensionnel où évoluaient les objets.

— Comment tu la juges ? interrogea Nico.

      Elle est douée.

      Tu le penses sérieusement ?

      Oui. »

 

Après son petit exploit la fillette multiplia les questions en direction de Jérémie. Son père lui avait beaucoup parlé du jongleur extraordinaire qu’il avait été autrefois alors elle voulait en tirer parti. Comment subjuguer les foules ? Par de l’audace ou de l’adresse ? Comment tenir en haleine des spectateurs au même titre qu’un téméraire trapéziste, et ceci avec pour seule arme des bâtons et des balles ?  Combien de temps pour atteindre les gestes de perfection ? Et veux-tu me montrer comment tu jongles s’il te plaît ?

Devant l’insistance de la jeune artiste Jérémie consentit à reprendre les massues. Au préalable, afin de créer une ambiance propice, il brancha le magnétophone et fit jouer une cassette de Luc Ferrari, cette musique spécifique sur laquelle il avait fait son numéro des centaines et des centaines de fois… Et comme par enchantement les massues s’envolèrent de ses doigts tandis que Lola, lui faisant face, jonglait en rythme soutenu avec les quatre balles.

 

Voyant cela Nico ne put s’empêcher de penser que Jérémie n’avait rien perdu de son art. « Bon sang ! En faisant travailler la petite ils pourraient monter un duo insolite, un numéro qui ferait un carton ! Ils signeraient des engagements, retrouveraient les lumières de la piste.. »  Oui ils pourraient tout recommencer si seulement… si seulement…

 

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9

 

Durant la semaine précédente Léa s’était rendue à plusieurs reprises au bout du Vallon des Oliviers, afin de déterminer quelle serait la meilleure heure pour peindre la colline. Régulièrement, depuis plusieurs année - en fait depuis que Jérémie lui avait fait découvrir l’endroit - elle venait poser son chevalet à la même place parce que c’était vraiment un endroit merveilleux.

Le Vallon des Oliviers c’est particulièrement sauvage. Situé plein sud, un immense pan de rocher clair qui fait saillie au bas de la butte, explose deux fois par jour dans la lumière, le matin et le soir, en mille nuances imprécises. Un véritable casse-tête visuel. Ici le sol est formé de terre rouge, Jérémie dit que c’est de l’oxyde de fer accumulé pendant des millénaires au fond des océans, que le temps a ramené à la surface. Mais peu importe les explications ! La terre ocre, le rocher presque blanc et la végétation clairsemée, constituent avec le ciel clair et sa lumière, un domaine propice à l’inspiration impressionniste. Pour le reste, ce sont les spatules et les pinceaux qui s’en donnent à cœur joie !

 

Ainsi Léa avait choisi le tôt matin pour sa prochaine toile. Elle en était à la sixième pour ce lieu bien précis. C’est en été qu’il l’inspirait le plus. En installant son matériel là où elle le faisait chaque fois elle pensait :  « Combien de fois Cézanne a-t-il peint la Sainte Victoire ? Des dizaines et des dizaines de fois…c’est sûr. » Le Vallon des Oliviers c’était comme sa petite Sainte Victoire à elle…

 

A quoi pensent les peintres tandis qu’au bout de leurs pinceaux s’enchaînent les couleurs comme les mots d’un soliloque ? Que se passe-t-il dans leurs têtes pendant que se posent sur la toile des papillons bigarrés, des traits d’humeur farouche, des nacres plus clairs encore que de la nacre ? Qu’en savons-nous ?

 

Pour l’heure Léa pensait à ce que lui avait dit Camille la veille au soir. Il semblerait que Nicolas soit de retour des Amériques. Camille l’aurait reconnu au téléphone alors qu’elle appelait chez Jérémie. Nicolas de retour. C’était une grande nouvelle !

Voilà à quoi pensait Léa en gardant les yeux grands ouverts devant la colline. Elle voyait le rocher éclairé par l’aurore et le visage de Nico qui s’y superposait. Elle avait le regard tout occupé par le mystère de la lumière dédoublée par ce filigrane  inattendu. Le visage de Nicolas était beau dans son souvenir. Jeune et beau…

Combien d’années était-il parti ? Combien de fois la terre avait fait le tour du soleil depuis qu’il les avait quittés ? Et combien de matins magiques avaient ressuscité le Vallon des Oliviers durant sa longue absence ?

 

Léa s’entendit dire à haute voix :  « Ma vieille, cette fois… si tu réussis cette toile, elle va être mémorable… » puis in petto elle se corrigea aussitôt : « Mais ça va être archi nul si je me sors pas l’image de Nicolas de la tête… »

 

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10

 

 

 

Tandis que Léa songeait et peignait, Jérémie mettait un peu d’ordre dans l’appartement. Camille avait passé la nuit  avec lui et Nicolas s’était fait étonnamment discret. Il y avait juste eu cet étrange échange de regards entre Camille et lui, à un moment donné. Jérémie s’était senti un peu mal à l’aise, comme s’il avait surpris quelque chose d’intime, quelque chose qui ne le regardait pas. Dans ce regard il y avait  comme un vieux secret que les intéressés eux mêmes auraient choisi d’oublier sans pouvoir tout à fait le faire. Jérémie se dit qu’après tout, il y avait peut être bien eu quelque chose entre Nicolas et la discrète Camille au temps de leurs vingt ans. Bien. On oublie, alors. On s’en fout, en fait. Le présent, c’est Camille et Jérémie. Le reste, c’est des cailloux dans les poches, on peut toujours choisir de les jeter à la mer s’ils deviennent trop lourds. 

Que tu crois, Jérémie. Le passé continue peut être à vivre dans quelque autre dimension. Ca donnerait quoi, ce passé vécu et revécu sans cesse, quelle interférence, quel événement déclencheur dans ta vie bien rangée, à peine perturbée par ton histoire d’amour si lisse et si tendre ?

Ce téléphone portable qui sonne, peut être ? Et la sonnette de la porte d’entrée, en même temps ?

Jérémie ouvrit la porte. C’était Lola, seule, qu’il fit entrer. Et au téléphone, la voix de Nicolas, un peu essoufflée, un peu décalée : «  Mon Jé, il y a … un changement. Un imprévu. Je dois repartir quelques jours. Je te laisse Lola. Tu veilleras sur elle. »

Ce n’était même pas une question. Juste une affirmation. Le cœur de Jérémie fit un rythme inattendu, où manquaient un ou deux battements.

-Attends. Je veux savoir ? Qu’est ce qui se passe ?

- Je ne peux pas parler longtemps. Je te recontacterai. Ou bien je reviendrai, quand le danger sera écarté.

-Le danger, quel danger ? J’ai le droit de savoir, quand même.

- Disons que.. j’ai emmené Lola sans demander l’avis de sa mère, et…

Tu as enlevé ta fille ? Et c’est vraiment ta fille, au fait, parce qu’au point où on en est…….. ?

-Ne t’inquiète pas . Fais moi confiance. C’est ma fille. Et il y a deux-trois autres problèmes. Mais je vais m’en occuper. Je ne te mêlerai pas à ça. Et change de portable. Lola va t’en passer un. Le tien, jette le quelque part et dis qu’il a été volé.

Il avait raccroché. Jérémie regarda Lola, assise sagement sur une chaise de la cuisine avec une tartine  et un chocolat qu’elle venait de se préparer. Elle avait déposé le portable neuf sur la table. Elle sourit en le voyant.

-Ne t’inquiète pas, Jérémie. J’ai l’habitude, avec papa. La vie est toujours pleine de surprises. Mais il revient. Suffit d’attendre.

Père et fille, les rois du « ne t’inquiète pas », se dit Jérémie avec un peu d’amertume. Mais il fit ce que Nicolas lui avait recommandé. Il alla jeter son portable éteint dans des buissons près de la mer et le déclara volé depuis vingt quatre heures. Puis il rentra dans l’appartement où l’attendait Lola, qui en guise de devoirs du soir avait repris balles et massues.