Un coquelicot  sur l’ardoise.

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( une co-écriture Plasoc/ Selva)

 

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 17

 

 

Les évènements de la journée avaient suffisamment inquiété Jérémie pour qu’il décide de la conduite à tenir. La manière dont il présenta son plan à Léa et Lola ne laissait pas de place à la discussion.

« Ça devient dangereux de rester en ville, dit-il. A la façon dont nos appartements ont été fouillés, je suis persuadé que nos tourmenteurs ne vont pas abandonner. Il faut qu’on s’en aille, qu’on disparaisse quelques jours. Léa ? Tu peux te permettre de t’absenter des galeries en ce moment ?

      Oui, j’ai rien d’important en vue.  Mais où veux-tu qu’on aille ?

      Je sais où nous cacher. Fais-moi confiance. Toi et la petite, prenez ma voiture et allez m’attendre chez Popeye. De mon côté je vais m’assurer de la santé de Camille et puis je vous rejoindrai.

      Mais comment vas-tu faire si je prends ta voiture ?

      T’inquiètes pas. Fais comme je dis Léa, je t’en prie, il n’y a pas de temps à perdre. »

 

Jérémie regarda ses protégées disparaître à l’angle de la rue avant de retourner dans sa maison dévastée. Il passa plusieurs coups de fil, le premier à Camille qui avait enfin regagné son logis. Dieu merci, elle n’avait pas été cambriolée. Jérémie lui demanda si rien d’anormal n’avait émaillé sa journée. Elle répondit que non, mais en repensant au coquelicot sur l’ardoise elle eut une hésitation qui suffit à mettre la puce à l’oreille de son amant.

« Je te sens préoccupée Camille, lui dit-il, quelque chose ne va pas ?

      Non… Je ne sais pas, il m’est arrivé un truc bizarre mais sans importance en quittant l’école ce soir. C’est toi qui me fais faire du mouron, c’est quoi cette histoire de cambriolage ?

Elle n’obtint pas de réponse.

      Tu as un élève qui s’appelle Manuel ? demanda Jérémie

      Oui. Pourquoi tu me… ?

      Il habite où ?

      Mais enfin Jérémie ? C’est quoi cet interrogatoire ? Les parents de Manuel habitent tout près de chez moi si tu veux savoir.

      Alors écoute-moi Cam, je te jure que je répondrai à toutes tes questions d’ici ce soir, mais pour l’instant fait exactement ce que je te dis. Va chez Manuel, convainc-le de te donner les balles de jonglage que Lola lui a prêtées cet après-midi et attends-moi devant la librairie à côté de la poste. Tu veux bien mon amour ?

      Je ne comprends pas où tu veux en venir Jé, mais ça a l’air grave. je vais suivre tes instructions… puisque tu me le demande…

      Je t’aime Camille, soit prudente, je te prends dans une heure ou deux, devant la librairie. Bisou. »

 

Le jour était encore clair à dix neuf heures quinze, tandis que Camille poireautait devant la vitrine du libraire qui venait seulement de fermer sa boutique. Bientôt serai l’été. Mais malgré la clarté, la jeune femme eut une brève incertitude lorsqu’une grosse Mercedes s’arrêta le long du trottoir et que le conducteur lui fit signe de monter. C’était Jérémie.

« D’où sors-tu cette voiture, demanda Camille soupçonneuse en montant à l’avant du véhicule, qu’est-ce qui se passe à la fin ? »

Jérémie lui rapporta tout ce qu’il savait : les visites dans son appartement ainsi que dans celui de Léa, les raisons encore mystérieuses de la présence de Nicolas dans la région, Lola et sa mère qui la recherchait, un objet probablement dissimulé dans les balles qu’il avait donné à la petite et toutes les raisons qui lui faisaient penser qu’il était prudent de se mettre à l’abri.

« Justement, j’ai récupéré les balles de Lola chez Manuel, dit Camille en les sortant de son sac, tiens !

      Merci. On s’occupera de ça après. Pour le moment, on file chez Popeye, les autres nous y attendent. Quant à cette voiture qui t’intrigue tellement on va en avoir besoin. Je ne l’ai pas volée rassure-toi, je l’ai simplement louée à la  gare. »

 

Dans le jardin de Popeye, régnait une sacrée animation. Depuis chez lui Jérémie avait téléphoné au vieil homme pour le prévenir de l’arrivée de Léa et Lola et pour lui demander de préparer la caravane. La grande caravane qui avait tant de fois fait la route en convoi avec les camions du cirque et qu’on avait remisé depuis des années sous un abri de fortune. Aussitôt Popeye s’était occupé de refaire le plein du réservoir d’eau potable puis il avait vérifié l’état des pneus et les points d’ancrage pour la remorque. Pour sûr, ce machin à roulettes n’était pas un modèle de confort comme habitation mais c’était spacieux, propre et bien agencé. Lola était toute excitée à l’idée de vivre dans une roulotte tandis que Léa se demandait si l’idée était bonne. En enquêtant sur Jérémie n’importe qui pourrait remonter chez Popeye, la planque n’était pas si sûre que ça.

 

Ce n’est que quand elle vit arriver Camille et Jérémie dans la grosse berline qu’elle comprit qu’ils allaient réellement partir. L’excitation gagna chacun d’entre eux au moment de transférer les sacs de matériel et les provisions de bouche que Jérémie avait réuni un peu à l’emporte pièce.

 

La nuit était tombée quand l’attelage s’ébranla..

« Comment je vais faire demain pour l’école demanda Camille ? Ça craint si je vais pas bosser.

      Tu as ton portable non ? Tu téléphoneras demain matin pour te faire porter pâle. Et tu traîneras jusqu’au week-end si nécessaire, répondit Jérémie.

      C’est pas bien sérieux tout de même…

Léa la sermonna :

      Cam ! Si tu avais vu ce qu’ils ont fait dans mon appartement, je te jure que tu prendrais tes jambes à ton cou ! N’ai pas de regrets Et puis on ne s’en va pas en vacances je crois ?

      C’est vrai ça ? Où allons-nous Jérémie ?

      Au vallon des Oliviers. Personne n’aura l’idée de nous chercher aussi près. Et puis j’ai pas assez confiance dans les pneus de cette caravane pour aller très au-delà ! »

 

La seule qui restait coite c’était Lola, sagement engoncée dans le cuir de la banquette arrière, le sourire aux lèvres, avec l’impression de retourner à l’époque pas si lointaine où elle allait avec son père de ville en ville, dans des voitures encore plus belles et plus grosses que celle-ci, et que c’était que du bonheur…